Petit pays Gaël Faye

Gabriel, dix ans, vit au Burundi avec sa petite soeur Ana, son père français et sa mère, tutsi réfugiée de la tragédie rwandaise.

Au fond de son impasse, dans la ville de Bujumbura, il est heureux en famille, avec ses copains des maisons voisines, enfants d’expatriés et métis comme lui, leurs jeux dans un terrain vague, leurs petits chapardages, leurs moqueries enfantines.

Puis la douceur de vivre, le tableau idyllique se fissure tout doucement, presque insidieusement. Tout d’abord avec le départ de sa mère, qui quitte son père et la maison familiale. Puis son père qui se fait de plus en plus souvent absent, absorbé par son travail ou préoccupé par la situation politique du pays. Et puis les remarques, qu’à hauteur d’enfant il ne comprend pas toutes mais entend néanmoins, celles de l’ami de la famille, zaïrois d’adoption, archétype du colon raciste, celles des employés de la maison, respectivement hutu et tutsi… Enfin, un coup d’Etat survient, achevant de déstabiliser ce petit microcosme.

La plongée dans l’horreur survient d’abord à distance, avec les massacres perpétrés une fois encore dans le Rwanda voisin, où vit une partie de la famille de la mère de Gabriel. Les menaces et atrocités apparaissent aussi à Bujumbura. Tandis que Gabriel cherche à rester éloigné, neutre, autour de lui les gens prennent parti. Même ses copains s’éloignent et plongent dans un univers guerrier. Gabriel quant à lui trouve refuge dans la lecture, jusqu’à ce que la réalité le rattrape de la plus sauvage des façons…

J’ai entamé la lecture de ce livre avec beaucoup d’envie, ayant entendu beaucoup d’éloges sur ce premier roman, et je dois dire que je n’ai pas été déçue. J’ai d’abord été charmée par la langue, si imagée et poétique, et moderne à la fois. Je me suis retenue pour ne pas dévorer les pages, et me délecter de l’écriture, prendre le temps de me mettre à la hauteur du personnage principal et imaginer moi aussi ce pays d’enfance plein d’innocence, ce petit paradis perdu en même temps rempli de promesses de danger.

D’emblée cependant le cadre est posé, celui de l’absurdité de la haine pour une forme de nez, un physique particulier… Une haine insidieuse, des jalousies, des rancoeurs, des sous-entendus de plus en plus sonores, puis c’est la guerre, ouvertement déclarée, dans toute son horreur et son absurdité, dans son éternel recommencement également, comme inéluctable…

L’histoire personnelle de Gabriel s’inscrit dans celle de son pays, les déchirures qui marqueront sa vie sont intimement liées à celles de la société burundaise.

Je n’ai pas pu m’empêcher de faire le parallèle entre l’histoire personnelle de l’auteur et celle de ce petit Gabriel, même si Gaël Faye se défend de faire une autobiographie. Comme lui, Gabriel trouvera refuge en Europe, dans un exil emportant définitivement son innocence et ses rêves d’enfants, sans pour autant pouvoir se défaire de ses déchirures, de son histoire, de ses racines.

C’est un roman dont j’ai paradoxalement aimé la douceur de l’écriture et du regard d’enfant, qui arrive à nous faire ressentir son histoire avec des mots d’adulte bien choisis, dans un mélange de lucidité et d’innocence, qui évoque les événements bruts et brutaux avec une sorte de recul salutaire.

Une lecture dans le cadre des Matchs de la Rentrée Littéraire #MRL16 de Priceminister.

Gaël Faye est un chanteur, rappeur, auteur-compositeur-interprète et écrivain franco-rwandais né en 1982.

Petit pays est paru chez Grasset en août 2016 (18€).

Morceaux choisis :

« Le fond de l’air avait changé. Peu importe le nez qu’on avait, on pouvait le sentir. »

« Je n’habite nulle part. Habiter signifie se fondre charnellement dans la topographie d’un lieu, l’anfractuosité de l’environnement. Ici, rien de tout ça. Je ne fais que passer. Je loge. Je crèche. Je squatte. »

« Cet après-midi-là, pour la première fois de ma vie, je suis entré dans la réalité profonde de ce pays. J’ai découvert l’antagonisme hutu et tutsi, infranchissable ligne de démarcation qui obligeait chacun à être d’un camp ou un autre. Ce camp, tel un prénom qu’on attribue à un enfant, on naissait avec, , et il nous poursuivait à jamais. Hutu ou tutsi. C’était soit l’un soit l’autre. Pile ou face. »

« La guerre, sans qu’on lui demande, se charge toujours de nous trouver un ennemi. Moi qui souhaitais rester neutre, je n’ai pas pu. J’étais né avec cette histoire. Elle coulait en moi. Je lui appartenais. »

« Grâce à mes lectures, j’avais aboli les limites de l’impasse, je respirais à nouveau le monde s’étendait plus loin, au-delà des clôtures qui nous recroquevillaient sur nous-mêmes et sur nos peurs. »

« Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s’y sont pas noyés sont mazoutés à vie. »

« […] je relis le poème de Jacques Roumain offert par Mme Economopoulos le jour de mon départ : « Si l’on est d’un pays, si l’on y est né, comme qui dirait : natif-natal, eh bien on l’a dans les yeux, la peau, les mains, avec la chevelure de ses arbres, la chair de sa terre, les os de ses pierres le sang de ses rivières, son ciel, sa saveur, ses hommes et ses femmes… » « 

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