Martin Veyron

Martin Veyron (à gauche) et Georges Mérel, libraire

Il y a peu, dans le cadre du prix BD Cézam 2017, j’ai assisté à une rencontre avec Martin Veyron, auteur entre autres de Ce qu’il faut de terre à l’homme.

Cette bande dessinée a été proposée au comité de sélection Cézam par la librairie Aladin, spécialiste de la BD à Nantes depuis 1978 ! Georges Mérel, le libraire, animait le rendez-vous, et a détaillé le parcours de l’auteur.

Celui-ci est revenu sur ses débuts dans l’Echo des Savanes, magazine de bande dessinée créé en 1972. Alors que la BD commençait à sortir des mains des enfants, des formats et thèmes imposés, Martin Veyron crée Bernard Lermite, héros fils de bonne famille qui ne fait rien, comme un « hymne à la passivité et au parasitisme », s’adressant à un public plus âgé que le public traditionnel. Ce personnage l’accompagne quelques années, mais devient « un peu pathétique en grandissant ». « Je l’ai laissé comme jardinier dans l’entreprise de son neveu et… je n’ai plus eu de ses nouvelles depuis ! » nous dit l’auteur avec beaucoup d’humour.

Avec L’amour propre paru en 1983, toujours dans l’Echo des Savanes, Martin Veyron connaît un grand succès, et se forge une réputation inattendue, de pornographe ! Son héros en effet est à la recherche du point G, il y raconte « l’histoire d’un couple avec la tension érotique qu’on peut avoir dans la vie ». « Je pensais le public assez adulte pour rire [..] de situations naturelles », complète-t-il.

Il en rit, de cette réputation qui le poursuit encore aujourd’hui, et s’amuse aussi de rencontrer des lecteurs trentenaires ou quadra… « Je suis le formateur  à la vie amoureuse de toute une génération ! », conclut-il.

Georges Mérel semble intrigué par la place des femmes dans les livres de Martin Veyron, des personnages féminins qui sortent des clichés et stéréotypes. Celui-ci lui répond que ce qui l’intéresse c’est de montrer « des femmes réelles », tout simplement. Dans Executive woman paru en 1986, il fait d’ailleurs le « portrait d’une femme qui travaille, avec un mari macho qui ne le supporte pas ». Il précise : « ce qui m’amuse beaucoup en général, ce sont les relations hommes femmes », « des types qui sont blessés dans leur amour propre et leur virilité, ça, ça me plaît plutôt ! »

La discussion bifurque vers Claire Brétéché, auteur de bande dessinée également, femme, créatrice de l’Echo des Savanes, et qui excelle justement à décrire ces rapports hommes femmes, de façon assez intemporelle. Martin Veyron ne cache pas son enthousiasme : « Je suis dévoré d’admiration pour cette femme », nous dit-il, « elle se laisse enfumer par rien, je trouve ça admirable ».

Après avoir cité succinctement Donc, Jean, album revisitant le mythe de Don Juan dans le milieu de l’art et qui lui permet d’évoquer « tous les gens qui transgressent et qui sont punis », Martin Veyron évoque aussi sur son expérience de président du festival d’Angoulême, en 2001. On l’interroge sur la polémique de 2016 où aucune femme n’était nominée pour le grand prix, il s’en sort d’une pirouette : « les festivals de BD il y a 40 ans, c’était l’armée, c’était un monde d’hommes ». On se demande si ça a vraiment changé…

Georges Mérel s’étonne qu’après avoir travaillé sur la société, le contemporain, Martin Veyron en soit arrivé à Ce qu’il faut de terre à l’homme, l’adaptation d’une nouvelle de Tolstoï. Pourquoi cette démarche ?

Ce qu'il faut de terre à l'homme Martin Veyron

« Je voulais traiter le thème du productivisme, du toujours plus, du problème environnemental qui m’obsède depuis longtemps. J’avais commencé une quarantaine de pages, et c’était d’un chiant […], c’était bêtement démonstratif. Je ne trouvais pas d’angle, j’ai passé un an à chercher. Et puis un jour, je me souviens de la dernière phrase que j’avais lue, à 12 ans, chez les Jésuites, d’un conte russe, « ce qu’il faut de terre à l’homme ». Je tombe sur la nouvelle et je trouve ce que je cherchais. ET ravi de ne plus dessiner de bagnoles, d’immeubles…, j’étais sauvé ! »

Le format aussi est différent, il s’agit d’une bande dessinée graphique, d’un format plus petit, à la pagination beaucoup plus élevée. Surtout les cases traditionnelles ont disparu, et même parfois les cadres. « Ca fait longtemps que je voulais le faire. J’ai découvert qu’on pouvait varier le récit et imposer au lecteur un rythme. Pourquoi je ne l’ai pas fait avant ?! », s’exclame l’auteur.

Quant au « travail de couleur, c’est mon fils qui l’a fait. » « La couleur tient le rôle de la photo au cinéma, le chef opérateur donne la lumière, donne le ton. » Un bel hommage.

L’album a surpris, et a été très bien reçu. Quand Tolstoï insiste sur la chute, il ne détaille pas tout le reste, et c’est ce qui a plu à Martin Veyron.

Comment on s’y prend pour adapter ce genre de texte ?, demande Georges Mérel. « C’est une nouvelle empruntée au folklore russe, c’est très elliptique. Je savais très bien ce que j’allais en faire. Il faut rester fidèle à la morale mais le reste, je pouvais tout faire. »

Pour dessiner les paysages, Martin Veyron ne s’est pas rendu sur place, car ce n’est pas facile d’aller seul dans les campagnes. Il a des souvenirs lointains, mais n’avais vu que des villes. Il a donc travaillé sur des documents, et ce qui l’a « choqué c’est que c’est un pays de clôture, j’en ai foutu partout ! Et dans le prochain il y aura plein de colonnes ! »

La transition est toute faite, parlons maintenant projets ! Qu’a en tête Martin Veyron pour ses futurs albums ? Il répond qu’il voulais traiter de Trump… Mais que dire de plus… Extrapolons, ce qui l’intéresse, c’est « le phénomène de ceux qui en veulent toujours plus, quitte à ce que l’on se foute d’eux ». Finalement, c’est le mythe d’Erostrate qu’il se propose d’évoquer, Erostrate, incendiaire du célèbre temps d’Artémis à Ephèse, considéré comme une merveille à l’époque. Soumis à la torture, il révélera avoir agi pour devenir célèbre. L’auteur veut imaginer la vie d’Erostate au 4ème siècle, mais en faire un personnage contemporain, traité avec humour. Pas d’échéance pour ce projet, Martin Veyron se laisse le temps. A suivre.

C’était une belle rencontre, qui éclaire vraiment le parcours de cet auteur que j’ai découvert, qui m’a ouvert les portes de ses autres oeuvres, et m’a fait regarder Ce qu’il faut de terre à l’homme sous une autre perspective.

Et vous, aimez-vous les rencontre d’auteurs ? Y trouvez-vous un intérêt ? Vous font-elles, comme à moi, découvrir des univers, relativiser un avis… ?

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