Beyrouth noir

15  nouvelles composent ce recueil. 15 écrivains choisis par la romancière Imane Humaydane, pour une anthologie avec comme fil conducteur la ville de Beyrouth.

C’est parce que j’ai découvert cette ville il y a peu que j’ai eu envie de lire ce livre. 15 nouvelles de styles très différents nous parlent en effet de Beyrouth, ville rêvée, fantasmée, arpentée en diverses époques mais toujours avec la guerre en toile de fond ou en pensée, ville fuie ou retrouvée, perdue, détruite, disparue, ville qui n’est plus que le souvenir de ce qu’elle a été…

Le regard de ces écrivains m’est apparu souvent désabusé. On navigue dans les quartiers, les rues de Beyrouth (chaque nouvelle est liée à un lieu), on discerne les odeurs, de saleté ou de sang, mais aussi de jasmin. Les souvenirs de la guerre sont omniprésents, on y perçoit la peur, le bruit des bombardements et la peur de la mort, mais aussi l’immense appétit de vivre de ces Beyrouthins qui n’ont pas connu autre chose pendant des décennies, qui y ont vécu leur enfance, leur adolescence souvent. C’est une ville de souvenirs, parois durs, souvent tendres également.

J’ai été frappée par les nombreux portraits de femmes, aux caractères et destins très divers. femmes bafouées, amoureuses, lassées, trompées, femmes fortes ou soumises, elles ont souvent le rôle de victimes.

Beyrouth est une ville pleine de contradictions, qui inspire des sentiments très divers, et c’est ce que j’ai perçu à la lecture de ces textes courts, la multiplicité des points de vue, des visions, des expériences, des ressentis. Globalement j’ai trouvé les fins de récits plus ouvertes que d’autres nouvelles que j’ai pu lire précédemment, comme si rien n’était vraiment jamais définitif dans cette partie du monde. C’est un aspect que j’ai apprécié aussi, comme si le portrait kaléidoscopique de Beyrouth pouvait encore s’enrichir d’autres récits.

Ce recueil est composé d’une préface de Imane Humaydane, qui illustre parfaitement bien je trouve la Beyrouth actuelle, et comprend les nouvelles suivantes : Maya Rose de Zena el Khalil, Le bâtard de Tarek Abi Samra, La barque vide de Bana Beydoun, Sous l’arbre de la mélancolie de Najwa Barakat, Le Sablier et l’Eternité de Hyam Yared, Les pommes de Beyrouth de Leila Eid, Une nation d’oiseaux de Rawi Hage, Sales dents de The Amazin’ Sardine, Les Petites Boîtes de Mazen Maarouf, La rupture de Bachir Hilal, Le Fil de la vie de Hala Kawtharani, Sans trace à Beyrouth de Mohamed Abi Samra, La Mort d’Adel Alayian de Abbas Beydoun, Odeur de femme, odeur de ville de Alawiya Sobh, Voiles sur l’asphalte de Marie Tawk.

Imane Humaydane est née au Liban en 1956. Après des études d’anthropologie, elle se consacre au roman et vit désormais entre Paris et Beyrouth.

Beyrouth noir a été publié en octobre 2017 aux éditions Asphalte (22€). Il fait partie de la collection Asphalte noir, que j’ai découverte à l’occasion de cette lecture, et que j’ai beaucoup appréciée. Ici pas de polar comme j’avais pu le penser, mais des récits surfant sur la noirceur de la ville, sur les côtés sombres de ses habitants.

Morceaux choisis :

« La folie est parfois la réaction la plus naturelle aux événements de la vie. » [La barque vide de Bana Beydoun]

« Couchée avec innocence sur le dos, Beyrouth permettait à ses habitants, invités et gens de passage de se disputer la nudité de son beau corps ; habituée aux invasions étrangères, rapaces, séismes et secousses répétées, elle revenait toujours plus resplendissante, comme on l’avait appris dans les livres d’histoire. Que ressentait-elle maintenant que ses habitants se partageaient sa chair, ne laissant que les os ? Les villes devenaient-elles folles d’un trop-plein de beauté ? Ne supportaient-elles plus leur perfection et se mangeaient-elles elles-mêmes ? Reviendraient-elles plus éclatantes qu’auparavant ? Leur splendeur supporteraient-elle de nouvelles restaurations ? Leur avait-on dit qu’elles risquaient un jour d’être défigurées ? » [Les Pommes de Beyrouth de Leila Eid]

« Le blé, ou plus précisément le pain, est la seule incartade du pays, voire une de ses tragédies sous-estimées, au même rang que ses insupportables dirigeants, son bruit, sa corruption, sa menace constante de guerre, sans oublier son trafic routier délirant. » [Une nation d’oiseaux de  Rawi Hage]

« Il erre dans sa Beyrouth. Cette ville ressemble à un grand village, pareil à aucun autre, ni à aucune cité. Il disait toujours que, malgré sa récente laideur, elle avait gardé cette magie inexplicable. » [Le Fil de la vie de Hala Kawtharani]

« Il marche au milieu du désordre d’une longue nuit beyrouthine. Il entend des feux d’artifice retentir au loin. On dirait des explosions, qui se répètent pendant de longues minutes. C’est l’expression violente de la joie, de toutes sortes de sentiments. Il erre dans la ville dont le vernis de la civilisation s’écaille. » [Le Fil de la vie de Hala Kawtharani]

« Durant ma vie à Beyrouth, j’ai rarement croisé quelqu’un qui choisissait volontairement de vivre des moments de solitude, de se retrouver avec lui-même dans un lieu retiré. Chaque foi que je me remémore la ville que j’ai quittée, j’ai l’impression que les gens – moi y compris – y vivaient constamment hantés par le regard et la parole des autres. » [Sans trace à Beyrouth de Mohamed Abi Samra]

« Je passe lentement ma main sur les taches de rousseur de les épaules.Tous les hommes devant lesquels je me suis déshabillée les ont caressées avec leurs lèvres. Un peintre beyrouthin originaire de Baalbeck m’avait dit que c’était des étoiles éteintes sur ma peau. » [Sans trace à Beyrouth de Mohamed Abi Samra]

« Beyrouth vit au rythme du temps qui passe, oscillant sans cesse entre la guerre et la paix ; ces moments façonnent, dans Beyrouth noir, un paysage aussi affûté que la lame d’un couteau. » [Violence de la solitude, violence du désordre de Imane Humydane]

Merci à lecteurs.com pour cette découverte.

Lecture partagée sur le blog Délivrer des livres pour le challenge 1% rentrée littéraire 2017.

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