L'opticien de Lampedusa Emma-Jane Kirby

Lampedusa est une petite île italienne, située à l’extrême Sud de l’Europe, plus proche des côtes africaines que des côtes européennes. La vie s’y déroule, tranquille, ses habitants sont là depuis longtemps, vivant de la présence des touristes l’été et retournant sur le continent l’hiver ou, comme l’opticien et sa femme, y résidant à l’année.

Depuis toujours cette terre a été un lieu de passage. Mais depuis quelques années, des silhouettes vacillantes, désoeuvrées, des Africains sont visibles au bord des routes. Il paraît qu’un camp est rempli de ces naufragés qui arrivent sur les côtes, et qui font la une des journaux, sans que l’on y prête une vraie attention.

Quelques habitants s’émeuvent du sort de ces hommes, femmes et même enfants que la pauvreté et les conflits ont jeté sur la mer, passent de maison en maison pour quémander quelques vieux vêtements.

L’opticien aime son métier, occupé par ses comptes, ses fils aujourd’hui grands. Sa femme est enjouée, ils aiment passer du temps avec leurs amis. D’ailleurs, après un sympathique dîner dans la douce chaleur de l’automne, ils décident de passer une journée en mer, pour profiter de la quiétude, de l’amitié, passer un bon moment.

Ils embarquent un matin, espérant pêcher. Les mouettes crient, la mer est calme, le moment est doux

Mais les mouettes crient, vraiment, cela finit par les intriguer, y a-t-il un banc de poissons ? Et ces cris étranges… Ils se rapprochent, de plus en plus inquiets, et ce qui se révèle aux yeux des 8 amis, ce ne sont pas des poissons et des mouettes mais des hommes, des corps noirs, vivants et morts déjà, parsemant l’océan, un naufrage a eu lieu sûrement…

Alors les mains se tendent, extirpent sans relâche des hommes à bout de force, laissent glisser les corps recouverts de pétrole, recueillent la vie et font face à la mort. 500 migrants ! Le bateau disparu transportait 500 hommes, femmes et enfants à la recherche d’un avenir meilleur !

Leurs yeux brouillés de larmes, suffoquant face au choc et à la réalité des migrations, ils recouvrent les corps nus, perçoivent la souffrance des corps et des âmes, étreignent des inconnus qui ne le sont plus vraiment, à cet instant, s’oublient dans l’effort. Les secours arrivent, leur bateau Galata tangue sous le poids, menaçant de chavirer, on les somme de revenir au port, ils vivent ça comme un abandon.

Hébétés, ils rejoignent la terre, ils sont sauvé 47 personnes, qui sont rapidement pris en charge.

La suite est une errance, errance des âmes pour ces 8 personnes qui n’avaient pas imaginé une seconde cette réalité, pour qui les migrants étaient des silhouettes fugaces, lointaines, des chiffres dans les journaux. Aujourd’hui ce sont 47 histoires, 47 regards, 47 personnes qui les hantent.

L’opticien et sa femme tournent en rond, oublient ce qui faisait leur vie, leurs nuits sont remplies de cauchemars. Leurs amis présentent les mêmes visages défaits et hébétés. Ils tentent de se rapprocher du camp pour savoir ce que deviennent « leurs » naufragés, on les refoule. Lors d’une cérémonie, ils se retrouvent et s’enlacent, s’embrassent comme des amis perdus de vue…

La suite appartient à chacun, les uns retrouvent leur vie sur l’île, comme avant mis jamais plus avec les mêmes yeux. Le temps fera son oeuvre mais leur âme en restera bouleversée à jamais. Les autres tenteront de vivre leur vie rêvée, de trouver un avenir ailleurs, de surmonter leurs blessures, donneront des nouvelles ou pas.

Ce court roman, inspiré d’une histoire vraie, m’a moi aussi laissée hébétée. L’auteure y insuffle  tant de souffrance, tant d’humanité qu’on ne peut qu’être sensible à cette histoire. Elle y transmet, avec talent, une émotion intense, qui m’a touchée. C’est un roman que je garderai longtemps en tête.

Emma-Jane Kirby est une journaliste et reporter britannique.

L’opticien de Lampedusa est paru aux Editions des Equateurs en septembre 2016 (15€).

Si vous avez aimé cet article, n’hésitez pas à me suivre sur Facebook !